Le Sel de la vie

La première fois que j’ai entendu parler de Françoise Héritier, c’était en terminal. Notre professeur de philosophie avait pris le temps de s’arrêter sur ses recherches, poursuivant au delà du Levi-Strauss réglementaire notre initiation éclaire à l’anthropologie. Elle avait alors fait partie de ces lectures qui contribuent à forger votre vision du monde, à un moment de la vie où l’on est si disponible pour les livres qui nous changent. Je me souviens  d’avoir accueilli  avec bonheur cette différence entre nature et culture, puis d’avoir compris avec tristesse que nos acquis nous collaient à la peau presqu’aussi solidement que nos cartes génétiques.

S’inscrivant en marge de ses travaux universitaires, Françoise Héritier nous livre dans Le Sel de la vie son inventaire des bonheurs du quotidien. La lecture de son ouvrage est justement l’un de ses plaisirs, que l’on pourrait ajouter à notre propre liste. L’ouvrage ne révolutionnera pas notre vision du monde, d’autres auteurs s’y sont déjà employés avec talent. Proust, Ponge, Delerme (le père comme le fils) nous ont déjà initié, chacun à leur échelle, à ces instants de grâce logés au coeur du prosaïsme. D’ailleurs, la majorité des bons écrivains, des cinéastes, des photographes  nous initient tous à ces interstices, même si c’est de façon moins littérale et sans en faire le personnage principal de leurs oeuvres. Pour peu de savoir s’arrêter entre les lignes, de prolonger notre regard au deuxième plan, on a tous ressenti ce tiraillement de bonheur lorsque notre corps tout entier accompagne les acteurs pour fumer une cigarette, abrité de la pluie battante dans un film de Wong Kar-waï, pour lire un livre au lit à aux côtés de son conjoint dans un film de Truffaut ou pour enfiler un épais peignoir d’hôtel dans un film de Sophie Coppola. D’ailleurs, on leurs en voudrait presque, à ces artistes, de nous voler ses moments d’intimité avec le monde que l’on découvre alors si largement partagés. Mais il est de ces ouvrages, comme d’ailleurs de ces blogs (Patoumi, Mingou, Mireille, Jen et tous les autres), qui vous inscrivent dans une communauté des gourmets solitaires, que l’on surprend parfois le nez en l’air dans la rue, s’emplissant les poumons d’un jasmin en fleurs au milieu de la jungle urbaine, s’asseyant sur un banc pour déguster une pâtisserie ou s’attablant seul au restaurant avec un plaisir non dissimulé.

J’ai  aussi aimé entendre l’auteur mettre en garde contre la tentation de recenser sans fin ces plaisirs pour les coucher sur le papier. Comme un entomologiste qui ne saurait pas s’arrêter d’épingler les papillons plutôt que de les regarder danser dans les airs.

Ceci dit, impossible de ne pas se prendre au jeu, je serai heureuse de découvrir vos inventaires de bonheurs, en attendant voilà quelques échantillons personnels :

Commencer un livre, s’installer dans un avion (à l’aller), regarder son homme à la dérobée, commander un café à une heure matinale, déshabiller un croissant, descendre acheter le pain, rentrer à pied et sentir l’air frais sur ses joues, profiter des longues soirées d’été, se tenir droit après un cours de sport,  déboucher une bouteille, rapporter le sapin de Noël à la maison, ressortir les  robes d’été, s’appliquer pour repeindre le bord d’un mur, découper un poulet et sentir l’articulation de la cuisse, sortir de l’auto-route à Sainte-maure-de-Touraine,  ouvrir un atlas, sauter dans l’eau, descendre une piste de ski, apercevoir en premier une raie manta, s’endormir dans des draps propres, croiser un regard ami, refermer un livre tout juste fini, regarder vers la mer …