Degas et le nu

Une vie entière s’intercale entre l’entrée et la sortie de Degas et le nu. L’exposition s’ouvre sur quelques croquis de l’artiste, des copies de tableaux de maîtres que le jeune peintre tente s’approprier. Les corps sont nets, les muscles saillants, les bustes bien droits. Déjà le talent du peintre nous frappe mais on n’est pas encore sidéré.

Puis de salle en salle, on passe peu à peu de l’académisme à la distorsion.

Entre temps, il y a ces scènes du quotidien et de l’intimité: la tasse de chocolat après le bain (qui me fait étrangement penser à cette autre tasse tendue quelques mois plus tôt), la brosse dépassant négligemment du rebord de la coiffeuse, les pieds mouillés qui laissent des traces sur le parquet, le zinc usé de la baignoire. Mais le quotidien n’est pas si simple que ça. Au deuxième coup d’oeil, on s’aperçoit  que quelque chose nous froisse. Plus les années passent, et plus les poses des modèles se compliquent, c’est peut-être un genoux un peu trop levé pour enjamber la baignoire, une articulation qui se tord, un bras qui se renverse pour frotter le dos. Un inconfort se loge alors dans ses intérieurs d’apparence si douillets. On remarque les papiers peints oppressants, les tentures étouffantes. On repense à l’ambiance glaciale de la chambre de la peinture Intérieur. Et on ressort du Musée D’Orsay sur cette étrange impression laissée par le dernier tableau, Après le bain. On s’étonne d’avoir redécouvert un peintre que l’on associait uniquement à la sensualité des femmes après le bain ou aux mignonnes petites danseuses. En fait, désormais, on en vient presque à penser à la violence des corps et des fonds criard des Tryptiques de Bacon.